Aujourd’hui nous célébrons la présence du Christ Ressuscité, vrai Dieu et vrai homme, dans ce grand mystère de l’Eucharistie, source et sommet de la vie de l’Église.
Source car il s’agit de la présence du Christ Jésus mort et ressuscité, qui se donne à nous. Il est vie de l’Église car il nous constitue corps du Christ : « Devenez ce que vous prenez, recevez ce que vous êtes » disait St Augustin. « Ce n’est pas en vain que nous célébrons, si nous célébrons ce que nous sommes », disait une homélie anonyme du 6ème siècle.
Le pain et le vin sont les réalités les plus riches de sens et les mieux adaptées pour porter ce mystère de vie qui nous est communiqué.
Le Psaume nous dit : « Tu fais pousser les plantes que cultive l’homme, tirant son pain de la terre, le vin qui réjouit le cœur des humains…le pain qui fortifie le cœur de l’homme. «
Jésus est ce pain vivant qui descend du Ciel, c’est à dire qui vient de Dieu, il n’est pas la nourriture qui comme le pain, sustente seulement notre corps. Le pain vivant descendu du ciel est celui qui nous communique la vie que la nature ne peut nous donner ; il nous communique la vie de Dieu, celle qui demeure en vie éternelle.
Il est cette Parole vivante, expression parfaite de Dieu qui nous rejoint en notre humanité et qui accomplit notre humanité, ce que nous sommes prédestinés à être. Le Christ Jésus accomplit d’autant plus notre humanité qu’il a manifesté son amour jusqu’à l’extrême, en portant sur le bois de la croix nos fautes dans son corps, au point que ses blessures sont devenues pour nous sources de guérison, de miséricorde et de compassion. Il a réduit à néant tous les germes de haine qui gangrènent l’humanité, il a instauré l’ordre de la réconciliation. Par le don et la glorification de son humanité le Christ devient le pasteur et le gardien de nos âmes.
C’est ainsi qu’au début de son évangile St Jean nous dit : « A ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu. Ceux-là ne sont pas nés, du sang, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu ».Car c’est bien le mystère de la foi que nous célébrons et dont nous ne pouvons approcher que par la foi ; et cette foi est l’œuvre de l’Esprit en nous et à travers nous, en ce que nous pouvons en témoigner.
Dans le pain et la coupe que nous portons à l’autel et qui seront consacrés, nous portons aussi le labeur de nos vies, nous les offrons afin que le Christ les glorifie en sa personne et les transfigure.
Le pain signifie par lui-même tous les dons qui sont nécessaires à la vie, et le Christ Jésus en fait le Don par excellence, son corps donné pour que le monde ait la vie en plénitude.
Le pain conforte notre vie corporelle ; sans pain, biologiquement on meurt ; il est aussi le fruit du travail. Il est symbole de consistance, et aussi symbole de partage, de solidarité, d’espérance de fraternité. De là vient le mot de ‘compagnon’. Le pain appelle une solidarité, dont le monde a énormément besoin.
Nous avons part à un seul pain ainsi que nous le rappelle St Paul : Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain.
Le vin réjouit le cœur de l’homme nous dit le psaume, il épanouit et réchauffe notre consistance, c’est le signe de la vie qui circule, le Christ en fait le mystère de son Alliance. Alliance nouvelle qui circule en nous en vie nouvelle et éternelle, c’est le vin que le Bien-aimé offre à sa bien-aimée, le vin d’un amour qui donne et pardonne, le vin de la charité. Le vin qu’il nous communique en partage n’est pas celui qui nous enivre, mais celui qui nous fait participer à la sobre ivresse de l’Esprit Saint ; l’Esprit Saint que le Christ possède en plénitude et qui nous introduit dans sa Joie. L’Esprit dont il nous est dit qu’il est l’Amour de Dieu répandu en nos cœurs ; Esprit qui nous enseigne le Christ et Esprit qui nous enseigne ce que nous sommes, le Corps du Christ.
L’Eucharistie est aussi à comprendre comme le sacrement de l’homme en route.
Le passage du Deutéronome que nous avons entendu nous éclaire sur deux points de notre condition ‘d’homme en route’. Le désert est une traversée, non une fin. Le désert est ce qui ne nourrit pas, ce qui ne désaltère pas, ce dont la nourriture ne peut venir que d’ailleurs. Le désert nous enseigne à prendre conscience de notre pauvreté fondamentale, celle que nous partageons tous, quels que soient les artifices par lesquels nous voulons contourner ou recouvrir cette pauvreté. Cette pauvreté fondamentale de nos limites humaines qui nous fait prendre conscience que la vie est avant tout un don et que nous n’en possédons ni la source ni le terme. C’est au cœur de cette pauvreté que se tisse une alliance.
À travers les dons de la manne et de l’eau vive jaillie du rocher, Dieu manifeste son amour pour son peuple et il l’éduque à la foi. Une foi en une présence fidèle et aimante, et une foi en une promesse, celle d’une terre promise, promesse d’une humanité qui peut, en paix, pleinement se construire et s’accomplir. Car le désert est une traversée et non une fin.
C’est au désert, lieu d’écoute, que Dieu donne à son peuple une loi de vie, une loi de liberté : « Tu aimeras ton Dieu, tu aimeras ton prochain, tu ne l’exploiteras pas, tu ne tueras pas, tu ne convoiteras pas… », tu prendras conscience que tu es un homme, une femme, fils et fille de Dieu.
Dans l’évangile en reprenant la typologie de la manne, comme celle de l’eau vive qui s’écoule en vie éternelle, Jésus s’affirme comme étant vraie nourriture et vraie boisson, et à chaque Eucharistie nous coupons avec nos artifices, nos portables, nos préoccupations, comme si nous entrions au désert pour vivre de la Parole de Dieu qui nous est offerte en nourriture et en boisson, pour raviver le désir de Dieu. Nous nous refaisons peuple sous la houlette de Dieu pour que cette Eucharistie ne soit pas juste un moment agréable ou peut-être formel, mais que cette Eucharistie inscrive le chemin de Dieu dans notre humanité, dans nos corps, dans nos vies. Pour que cette Eucharistie nous tourne vers les autres.
Oui, l’Eucharistie fait l’Église ; c’est le Christ qui nous réunit ; c’est le Christ qui nous envoie comme corps offerts en hosties vivantes, agréables à Dieu. La communion au corps et au sang du Christ constitue l’humanité telle qu’elle est désirée et voulue dans le désir et le projet de Dieu.
Oui, Seigneur Christ ! En ton creuset de vie tu nous as pétris, à toi tu nous as mélangés. De nous-mêmes, Seigneur Christ, rien ne suffit. En ta chair, en ton Esprit, en ton sang, nos vies entre tes mains deviennent parcelles d’eucharistie. Amen
Homélie africaine du 6ème siècle pour la Pentecôte, cité dans Le corps chemin de Dieu, l’invention chrétienne du corps, Adolphe Geshé, p.55. Texte exact : « Célébrez donc ce jour comme étant les membres du Christ dans son unité. Ce n’est pas en vain que vous le célébrez, si vous célébrez ce que vous êtes ».



