Le récit des pèlerins d’Emmaüs, c’est le récit d’un itinéraire, d’une marche, d’une progression à la fois physique et spirituelle avec les pieds et le cœur. Il faut avoir soi-même marché en pèlerin pour réaliser combien la marche pas à pas fait vivre un cheminement intérieur. Au soir d’une étape, le pèlerin arrive au but riche d’une expérience unique, forte, inoubliable. C’est très net dans l’expérience des deux disciples qui faisaient route vers Emmaüs, ce récit que la liturgie propose pour la deuxième fois depuis le jour de Pâques (messe du mercredi de Pâques, et aujourd’hui).
Rien d’étonnant dans le fait que ce texte soit retenu pour le temps pascal car il est vraiment pascal, à la fois par le contexte (c’est le troisième jour après la mort de Jésus, précise saint Luc) et pascal en son message même. Ce récit conduit véritablement au cœur de la foi pascale. Mais quel chemin à parcourir !
Ce qui se passe sur cette route d’Emmaüs est saisissant et nous parle, d’autant qu’il y a des points communs avec ce que la route de nos existences nous fait vivre à certains moments. Il nous arrive de marcher avec le moral au plus bas, sans comprendre le sens des événements, sans percevoir la présence de celui qui est Dieu-avec-nous, comme les disciples qui ne l’ont pas reconnu d’emblée. Ils avaient au moins une excuse : celui qui les a rejoints sur la route avait l’apparence d’un homme tellement homme qu’ils ne pouvaient pas imaginer un instant que c’était Jésus puisqu’il était mort ; or cet homme marche, parle, mange, il est véritablement et incontestablement homme ! Et nous, nous avons l’excuse de ne pas voir Jésus de nos yeux comme les disciples l’ont vu !
Lorsque leurs yeux s’ouvrirent et qu’ils le reconnurent, ils en oublièrent que c’était déjà le soir : « ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem ». Ils se levèrent ! L’expression est typiquement pascale puisque ce verbe, dans le texte grec, est l’un des termes utilisés pour parler de la résurrection. La résurrection de Jésus produit donc un effet de résurrection chez ses disciples jusqu’alors découragés et abattus. Arrivés à Jérusalem, ils racontèrent à leurs compagnons ce qu’ils avaient vécu de manière inattendue. Un véritable itinéraire qui les a fait passer du désenchantement à la joie profonde, de la désolation à la résurrection, de la lenteur à croire à l’annonce de la bonne nouvelle de la résurrection. Tout cela au cœur d’une expérience très humaine : une marche et un repas ! À ceux qui se demandent si le Seigneur ressuscité est dans les nuages, ce récit dit qu’il se manifeste au cœur de la vie, sous des traits humains ! Le voyons-nous ?
Avant de le reconnaître, les disciples ont raconté à l’inconnu qui les a rejoints, un peu à la manière d’une catéchèse, ce qui les attristait. Et c’est cela qui va constituer la base du Credo que nous proclamons, la profession de foi de l’Église : Jésus a été arrêté, condamné à mort, crucifié, et il est ressuscité. C’est en marchant que les deux disciples ont pu formuler ce qu’ils avaient vécu et que Jésus les a éclairés sur ce qui leur échappait.
Mystérieuse aventure qui fait passer du « voir » au « reconnaitre », du raisonnement humain à la foi ! Tant qu’ils voyaient l’homme, les disciples ne reconnaissaient pas le Ressuscité, et lorsqu’ils le reconnurent, « il disparut à leurs yeux », mais les yeux de leur cœur s’étaient ouverts et, en un instant, tout devint clair pour eux.
Ils ont fait l’expérience de l’accomplissement d’une parole au cœur d’une absence, tout comme la bonne nouvelle de la résurrection a retenti devant un tombeau vide ! Moment décisif qui leur a permis de comprendre ce que Jésus leur a appris et transmis quand il était avec eux. Il leur reste à en témoigner et à partager l’expérience de cette rencontre qui a éclairé et renforcé leur foi.
Pour cela, il a fallu la marche, l’enseignement de Jésus et la fraction du pain avec les quatre gestes que les disciples avaient déjà vus lors de la multiplication des pains : « ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna ». Un moment de partage, d’hospitalité, et une expérience de foi, une expérience eucharistique qui a tout changé. Désormais, plus d’excuse pour eux.
Ce récit d’Emmaüs relate une véritable liturgie de la Parole et une liturgie eucharistique que chaque eucharistie nous fait vivre sous des modes différents mais qui en appelle à la même foi. Nous ne connaissons pas le Christ parce que nous le voyons, nous le connaissons par sa parole et par la foi.
Comme les disciples, nous sommes en marche. Comme les disciples, nous sommes démunis pour percer le mystère de la croix, de la mort et de la résurrection, mais nous sommes aussi gratifiés de la présence du Ressuscité, du don qu’il nous fait de lui-même dans le sacrement, pain rompu pour un monde nouveau.
Il nous manifeste également sa présence au cœur de la vie, des circonstances, des rencontres, à travers notre prochain. Mais nos yeux sont trop souvent « empêchés de le reconnaître ».
Que Jésus, le compagnon des deux pèlerins d’Emmaüs fasse route avec nous aujourd’hui, qu’il éclaire nos intelligences et ouvre nos yeux aux merveilles de la foi, qu’il donne sens à nos désirs, qu’il nous rassasie du pain de vie, qu’il nous comble de sa présence et de son amour !



