Les lectures de ce « dimanche de la joie » nous guident à travers les contrastes qui animent et construisent notre vie de foi.

Nous avons d’abord entendu les paroles d’exultation du prophète Isaïe. Des paroles pleines de joie, de vie, des paroles pleines de fécondité et pleines d’espérance, des paroles qui s’appuient sur la fidélité de Dieu. Cependant ce passage d’Isaïe s’adresse aux juifs exilés à Babylone, il s’adresse à des croyants qui ont perdus tout ce qui représentait les repères fondamentaux de leur foi ; le Temple a été profané, ce Temple que la gloire de Dieu a quitté, ce Temple qui était comme la lumière de leurs yeux, ils sont comme aveugles. Les cantiques ont quitté leurs oreilles, ils sont comme sourds, ils sont arrachés à l’héritage de Dieu, à la terre promise, le lieu qui les rassemblait est dévasté. Leur foi est dans le désert. Un psaume exprime bien cela : « Au bord des fleuves de Babylone nous étions assis et nous pleurions…aux saules des alentours nous avions pendu nos harpes. C’est là que nos vainqueurs nous demandèrent des chansons, des airs joyeux…comment chanterions-nous un chant du Seigneur sur une terre étrangère… ». C’est une épreuve de foi, et c’est aussi une épreuve humaine. Combien d’exilés, de migrants pourraient s’y reconnaître, mais aussi combien d’entre nous que les épreuves rendent comme étrangers à nos vie assurées, étrangers à nos désirs ou à nos rêves. Et c’est pourtant dans ce contexte que le prophète fait jaillir un chant de joie, un chant d’espérance, au cœur de ce désert il fait jaillir une source : « Voici votre Dieu », le Dieu des vivants.

Les paroles de joie du prophète viennent donner corps aux paroles de l’apôtre Jacques : « Frères, en attendant la venue du Seigneur, ayez de la patience », tout comme le cultivateur qui a peiné au labour et aux semailles attend les fruits. La patience dont parle St Jacques n’est pas seulement le fait de supporter passivement et d’attendre que les choses s’améliorent. La patience qui nous est ici présentée est en premier lieu une vertu divine. Patience divine qui soutient un projet de vie, une histoire, une histoire partagée, une histoire qui n’est pas rectiligne, une histoire avec ses hauts et ses bas comme peut l’être l’histoire de chacun et de nos communautés.

Cette patience est une force d’âme, elle est un fruit de l’Esprit Saint. St Paul nous présente la patience, dans son hymne à la charité, comme une expression de l’Amour : « L’amour prend patience… » C’est-à-dire qu’il s’engage dans la durée, qu’il s’investit, c’est dire aussi que par la patience l’amour va être soumis à l’épreuve de la croissance et du changement et donc aussi à l’évolution de la foi, de notre compréhension de Dieu et de son impact dans nos vies. Tout ce qui vit et dure pousse lentement. Si on en croit l’évangile de ce jour le Christ aussi semble venir lentement et surtout pas tout à fait de la manière dont nous l’attendons et nous pourrions en douter.

Jean Baptiste du fond de sa prison attend et interroge Jésus : « Es-tu celui qui doit venir ? ou devons-nous en attendre un autre ? » Jean Baptiste s’interroge car Jésus ne vient pas tout à fait de la façon dont il l’avait annoncé.

Au début de l’évangile de Matthieu, Jean haranguait les foules à se convertir devant l’imminence du jugement, il employait les images de la hache posée à la racine de l’arbre, prête à couper, de la moisson imminente, du tri et de la pelle à vanner, de la paille brûlée au feu. Nous aussi nous avons nos interprétations de ce que serait une justice. Et voici que Jésus vient dans la douceur et l’humilité. Pour répondre à Jean le Baptiste, Jésus renvoie aux Écritures, renvoie à une relecture des prophéties, les aveugles voient, les sourds entendentla Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. Jésus interpelle la foi et la mission de Jean le Baptiste, comme il interpelle la foi et la mission de tout disciple et de son Église. Le Christ Jésus se dévoile en maître de miséricorde, il nous dévoile le vrai visage du Père. Les apôtres eux-mêmes demandaient à Jésus, est-ce maintenant que tu vas établir ton Règne, que tu vas prendre possession de Jérusalem, Pierre était prêt à prendre les armes. Les disciples d’Emmaüs s’en retournaient tous tristes : « Nous espérions, nous, qu’il était celui qui allait délivrer Israël… ». Jésus s’était enfui quand la foule voulait le saisir pour le faire roi. La vie de Jésus nous délivre de toute ambiguïté.

L’entrée dans le Royaume de Jésus ne se fait pas par la grandeur, par la force et le pouvoir, il se fait par le chemin que Jésus lui-même a emprunté, le chemin des pauvres et des humbles de ce monde, pour qu’il n’y ait pas tromperie sur le message de l’Évangile et son œuvre de libération. C’est à travers nos pauvretés que Dieu déploie ses merveilles de vie et de miséricorde, qu’il nous répare et nous glorifie. Il le fait à travers nos impuissances animées par la foi, par l’espérance et le désir profond de la justice de Dieu, celle qui donne paix et vie. La question qui est posé au Christ par Jean le Baptiste : « Es-tu celui qui vient ? » est aussi la question qui est posée à son Corps qui est l’Église, aujourd’hui. Et la seule et authentique réponse que l’Église, chacun des chrétiens peut donner, est d’exprimer le visage de miséricorde du Père pour l’humanité, visage que le Christ seul avec toute la patience de l’amour et le patient travail de l’Esprit Saint peut inscrire en nous.

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