Le récit de la Transfiguration rapporte un moment unique, un moment de grâce, hors du commun pour les trois apôtres Pierre, Jacques et Jean qui en ont été les témoins. Cette expérience unique et très particulière a eu lieu sur une montagne, à l’écart, là où les yeux et les oreilles peuvent voir et entendre ce qui émane d’un ailleurs, hors des préoccupations humaines.
La montagne, dans la Bible, est le lieu par excellence de la manifestation de Dieu : rappelons-nous le Mont Sinaï où le Seigneur a convoqué Moïse pour lui donner les tables de pierre sur lesquelles étaient écrits la Loi et les commandements. Il y resta quarante jours et quarante nuits, le temps qui correspond au temps du carême que nous vivons. À la fin de l’évangile selon saint Matthieu, nous lisons aussi que les onze disciples se rendirent « en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre » (Mt 28,16). Ici, sur la haute montagne de la Transfiguration, le mont Tabor selon l’opinion courante, les disciples enveloppés par la nuée lumineuse, furent comme pétrifiés par la voix du Père : ils « tombèrent face contre terre et furent saisis d’une grande crainte », note saint Matthieu.
Si ce récit de la Transfiguration de Jésus est lu chaque année, le deuxième dimanche du carême, ce n’est pas pour nous impressionner par un phénomène extraordinaire.
Le message de la Transfiguration apporte un élément nouveau à l’annonce que Jésus a faite à ses disciples, six jours auparavant, au sujet de sa passion, de sa mort et de sa résurrection. Il leur avait dit « qu’il lui fallait s’en aller à Jérusalem, y souffrir beaucoup, […] être tué et, le troisième jour, ressusciter » (Mt 16,21). Pierre avait alors réagi vivement : « Non, cela ne t’arrivera pas ». Et Jésus avait ajouté : « le Fils de l’homme doit venir dans la gloire de son Père » (Mt 16,27). Saint Léon le Grand a très justement vu que « cette transfiguration avait pour but d’ôter du cœur des disciples le scandale de la croix » (Sermon 38,3 sur la Transfiguration) et qu’elle fonde ce que saint Paul a écrit dans sa Lettre aux Romains : « Les souffrances du temps présent ne sont pas à comparer avec la gloire qui doit se révéler en nous. » (Rm 8,18).
En choisissant Pierre pour être l’un des trois témoins de la transfiguration, Jésus a voulu lui permettre de saisir comment l’annonce de sa passion et cet événement sur la montagne faisaient tout un, et s’inscrivaient dans le projet de salut de Dieu, combien ses paroles et cet événement n’étaient pas l’expression de sa volonté personnelle mais de sa relation filiale avec son Père qui atteste, comme au moment du baptême dans le Jourdain : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! »
Le choix de cet Évangile au début du carême nous fait déjà saisir que c’est dans la résurrection que le corps du Christ cloué sur la croix a été transformé à jamais en son corps de gloire, transfiguré d’une manière qui échappe à toute représentation humaine. Et la résurrection du Christ est l’annonce de notre propre résurrection par laquelle nos corps de misère seront transfigurés en corps glorieux.
Plus encore, l’expérience de la Transfiguration, avant la passion et la mort de Jésus, signifie que l’être humain peut dès cette vie faire l’expérience de la puissance aimante et transformante – transfigurante – de Dieu. Sa Présence et sa grâce éclairent et viennent illuminer, transfigurer ce que le péché a terni et a fait mourir en nous. Les disciples l’ont comme physiquement expérimenté : ils tombèrent face contre terre, saisis de crainte. Jésus leur dit alors : « relevez-vous et soyez sans crainte ». Relevez-vous : dans le texte grec, c’est ce même verbe que saint Matthieu utilise lorsque l’ange s’adresse aux saintes femmes venues au tombeau : « vous cherchez Jésus, le Crucifié, il n’est pas ici, car il est ressuscité comme il l’avait dit. » (Mt 28,5). Autrement dit, il s’est levé, il s’est relevé d’entre les morts. Lorsque Jésus dit à ses disciples « relevez-vous », il les sort du tombeau de leur stupeur. Il les relève par sa parole réconfortante : « soyez sans crainte. » C’est cette même parole qui a été dite à Marie, le jour de l’Annonciation (Lc 1,30), qui a été dite aussi par l’ange aux saintes femmes au tombeau (Mt 28,5). Ces seules paroles disent qui est Dieu : Il est celui qui relève, qui donne vie, qui enlève toute crainte, qui ressuscite.
Ce temps du carême nous est offert un peu comme le temps donné aux disciples avec Jésus sur la montagne. C’est un temps particulier où nous essayons de nous rendre plus présents à Celui qui veut se révéler à nous autant que nous pouvons accueillir sa lumière. C’est un temps privilégié pour nous relever, nous libérer de nos peurs et de nos péchés, pour marcher, comme Abraham, jusqu’au point de rencontre de notre transfiguration.
Que la parole de Jésus éclaire notre foi, notre cœur, nous relève et nous libère de toute peur ! Comme l’écrivait Paul à Timothée : « Dieu nous a sauvés […] à cause de son projet à lui et de sa grâce » (2e lect.). Demandons-lui de nous donner un cœur nouveau, de transfigurer notre vie, par sa grâce, afin que, comme le disait la prière d’ouverture, « d’un regard purifié, nous ayons la joie de contempler ta gloire. »



