Chers frères et sœurs,
Le thème majeur de ce dimanche tourne autour du pardon. S’il y a une notion victime d’une lourde charge, c’est bien celle du pardon. L’injonction de pardonner peut devenir un poids redoutable si on n’en comprend pas les mécanismes et sa finalité, ou si l’on fait du pardon un simple devoir ou une simple injonction morale.
Ben Sira le Sage situe le pardon dans la dynamique de l’Alliance. C’est-à-dire dans la fidélité de Dieu envers l’humanité. Fidélité de ce Dieu, comme chante le psaume, lent à la colère et plein d’amour, ce Dieu qui en nous pardonnant, tire notre vie de la tombe et nous couronne d’amour et de tendresse.
Si Dieu est si patient, miséricordieux envers nous et prompt au pardon, c’est bien pour nous entraîner dans ce chemin de vie qui nous ouvre à l’amour de Dieu et du prochain comme de nous-même.
L’écrivain sacré pose des mots bien concrets sur tout ce qui porte atteinte à ce chemin d’Alliance : la haine, le désir de vengeance, le manque de pitié ou de compassion, la rancune. Nous pourrions en rajouter, mais oui, ce sont des entraves sur les chemins du pardon.
Nous savons d’expérience que le pardon est un chemin parfois long et ardu, hormis pour des broutilles, et encore nous nous surprenons parfois…oui, chemin parfois ardu car il vient atteindre en nous les zones d’amour propre, ou de blessures, ou de profonds ressentiments, ou d’orgueil aussi, ou de sentiments d’injustices. Autant d’entraves qui nous retiennent ou nous enferment, et qui nous empêchent de jouir de cette liberté profonde d’enfants de Dieu à laquelle nous sommes promis et appelés. Cette liberté sans laquelle il n’y a pas d’harmonie ni avec les autres ni avec Dieu. Car c’est bien de liberté, ou plus exactement de libération dont nous parle le pardon. C’est là qu’il nous faut éclairer les termes.
En latin, pardonner signifie ‘donner totalement’ ; en pardonnant, Dieu donne sa grâce : là où le péché a abondé, la grâce a surabondé, nous dit St Paul. Dans les évangiles le pardon est signifié par les termes de remettre, libérer quelqu’un de sa dette, comme dans l’évangile de ce jour. Nous trouvons aussi les termes de délier, libérer du lien toxique, laisser aller, le pardon recouvre donc une notion de libération.
Dans la conception juive, le pardon traduit la notion de recouvrement. Dieu recouvre comme avec une couverture de miséricorde les péchés de celui (ou celle) qui se retourne vers lui, il voit la personne mais il ne voit plus son péché. Ce recouvrement est accompagné d’une notion de retour, de conversion, de la reconnaissance de sa faute, ce que l’on nomme aussi le repentir. Si la faute est envers le prochain, il faut la reconnaissance du tort et si nécessaire la réparation, ceci, comme le dit Ben Sira, à cause de l’Alliance.
Avec le Christ et la nouvelle Alliance en son sang, il y a un nouveau renversement du pardon : Sur la croix le Christ implorera : « Père pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font. »
Le pardon est offert sans préalable. Un éclairage s’impose, ce n’est pas le mal en soi qui est pardonné, mais bien la personne auteur de ce mal. Quand nous récitons le Credo, nous ne croyons pas au péché, mais au pardon des péchés, c’est nous-mêmes en tant qu’auteurs de nos péchés qui sommes pardonnés.
Quand je pardonne, je ne valide pas le péché, mais j’ouvre pour mon frère et moi-même le chemin de grâce. Aussi quand Jésus répond à Pierre sur la fréquence du pardon, il répond avec le regard de Dieu : Jusqu’à 70 fois sept fois, c’est-à-dire jusqu’à l’infini de Dieu.
C’est toute l’expression de l’amour de Dieu, et c’est le paradoxe de sa justice et de sa fidélité. Mais pour que ce pardon nous atteigne, nous fasse revivre, nous devons nous ouvrir, nous laisser toucher par la blessure d’amour. L’amour infini de Dieu en Christ pour nous s’est laissé blesser par notre péché ; de cette blessure ont coulé les fleuves d’eaux vives.
La blessure d’amour en nous est cette flèche d’amour divin qui enflamme nos cœurs au cœur même de notre misère. Cette grâce d’entrer dans une réconciliation, dans une relation amoureuse avec Dieu, avec le Christ, c’est plus profondément la loi de l’Esprit Saint.
Il ne s’agit plus d’un recouvrement, mais de l’habitation et de l’action de l’Esprit de Dieu en nous. Une lumière nouvelle qui nous fait porter un autre regard, une autre conscience de la beauté de la vie, de notre beauté humaine, magnifique humanité dit le Pape Léon ; oui, beauté de la relation avec Dieu et avec les autres. Ce pardon qui nous habite change notre relation aux autres et à nous-mêmes. À travers la parabole de ce jour – qui met en scène cet intendant qui après avoir cumulé une dette considérable envers son maître, se voit délivré par compassion de cette dette considérable et insolvable – c’est bien le visage et l’amour de Dieu qui est dévoilé, mais aussi notre pauvreté fondamentale. Que donner à Dieu en échange de son pardon sinon notre action de grâce et notre blessure d’amour ?
Le pardon opère deux effets salutaires : l’un, un sentiment de dépossession, et l’autre, son corollaire, un sentiment de liberté. Oui, c’est bien à travers ces deux sentiments que chacun peut espérer revivre, et ceci est l’œuvre de la grâce, l’œuvre de la force de l’Esprit en nous.
Autre conséquence et invitation pressante, que nous récitons chaque jour dans le Notre Père : pardonne-nous nos offenses, ou remets-nous nos dettes comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés, ou à ceux qui nous doivent.
Que la grâce et la tendresse du Très-haut nous accompagne dans notre vie de pécheurs pardonnés et aimés !



