Chers frères et sœurs

Seigneur, tu as voulu me séduire, et je me suis laissé séduire, s’écrie le prophète Jérémie, je me suis laissé séduire, tu m’as fait subir ta puissance et tu l’as emporté. Quelle est donc cette séduction de Dieu ?

Cette séduction c’est le regard que Dieu pose sur son prophète et cette parole qu’il pose en lui, cette parole qui agit en lui comme un feu dévorant, parole trop forte pour lui, qu’il n’aimerait pas dire, mais qu’il ne peut contenir.

Dans l’appel des premiers disciples dans les évangiles, Jésus n’use-t-il pas non plus de cette force de séduction ? Sa personne même les saisit comme un tout, comme une promesse évidente et indiscutable ; oui ils se laissent d’un coup séduire au point de tout quitter pour le suivre. Jésus achemine ses disciples dans une parole, et cette parole les amène dans des voies inconcevables, car cette parole est révélation, elle est là pour leur dire que s’ils sont dans le monde, ils ne sont plus du monde, ils ne sont plus de l’esprit du monde ; mais qu’ils deviennent les témoins du monde de Dieu, qu’ils vivent de l’Esprit de Dieu, de l’Esprit filial envers le Père des cieux. Oui, c’est une révélation de Dieu au cœur de l’homme ; oui, Dieu nous séduit et nous marque de son sceau, il nous ouvre les yeux sur le sens de notre existence en ce monde, une existence touchée par l’amour de Dieu.

La parole vivante de Dieu ne nous laisse pas indemne. Que de changements à opérer nous laisse-t-elle entrevoir ! Quelle métamorphose, dit St Paul, dans notre façon de vivre, de penser et d’agir ! Quelle lutte aussi, pour se dégager de nos conceptions bien trop humaines. Il n’y a rien de plus difficile pour l’homme que de quitter ses habitudes, ses façons de penser, et au-delà de ses faiblesses, de quitter surtout cette part d’aliénation du péché qui le pousse dans l’infinie passion du pouvoir et de l’avoir, qui le pousse dans une éternelle insatisfaction, car au bout du compte, l’homme meurt de son impuissance. Oui, il faut toute la puissante séduction de Dieu pour nous attirer à lui, pour reconnaître quelle est sa volonté, ce qui est bon, ce qui est parfait, ce pour quoi nous sommes faits. Le Concile Vatican II rappelait pour tous, l’appel universel à la sainteté, c’est bien de cette voie à emprunter qu’il s’agit.

Mais qui d’entre-nous un jour ne se sent pas débordé par cette séduction de Dieu, par cette parole de feu qui ne peut se renier elle-même ! Et qui d’entre nous un jour n’a-t-il pas qu’une envie – comme le prophète Jonas : fuir, loin du Seigneur. Mais voilà, l’appel de Dieu est plus fort.

Qui d’entre les moines ne connaît pas ce sentiment du prophète Jérémie, d’être un jour dépassé par sa vocation, d’avoir l’impression que Dieu l’a séduit et tiré du monde pour le mener dans un piège, dans un filet tendu ! Quel prêtre ne se sent-il pas un jour dépassé par son ministère, auquel le Christ l’a appelé, et qui lui semble au-dessus de ses forces, ou quel couple n’a-t-il pas eu un jour l’impression d’être dépassé dans l’exigence de ses engagements, de son mariage ?

Mais d’où vient cette impression, d’où vient ce sentiment ? Ne serait-ce pas que cette Parole qui nous laisse entrevoir la beauté cachée de Dieu, la beauté cachée de notre existence, nous introduit au cœur d’une alliance, nous introduit au cœur d’une préférence, au cœur d’un discernement incessant, au cœur d’un choix. L’Alliance est exigeante et cette exigence peut nous effrayer. La parole qui dévore le prophète Jérémie est là aussi pour dénoncer les chemins trompeurs par lesquels le peuple de Dieu se laisse aveugler et séduire.

Nous sommes sans cesse invités nous aussi à revenir à cette alliance dans laquelle nous sommes plongés. Nous sommes invités à nouveau au face à face, à écouter et recevoir cette parole qui nous veut du bien, qui nous engage dans un chemin de vie, vrai et saint.

Paul aussi nous invite à discerner, à reconnaître et choisir à quelle image nous voulons être formés, à l’image du monde, ou à l’image du Fils ? À l’image de ce monde qui passe, ou à l’image de la créature nouvelle et éternelle instaurée en Christ ?

Travail incessant de la parole en nous, qui sous l’action de l’Esprit nous pousse à agir en vérité, nous pousse à porter du fruit ; tel est le culte véritable, le sacrifice saint et vivant de notre personne, telle est l’adoration véritable. Ce renoncement à nous-même auquel nous appelle Jésus n’est autre que notre nouvelle naissance, notre naissance d’en haut.

Alors que Jésus annonce sa passion, livré aux mains des hommes, tué et ressuscité le troisième jour, Pierre aussi se laisse déborder par la parole. Lui qui s’est laissé séduire, ne comprend plus, lui qui n’hésitait pas à affirmer : « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant », « à qui irions-nous, Seigneur, tu as les paroles de la vie éternelle, tu as les paroles du Royaume des cieux… », voilà que tout d’un coup il se sent pris au piège.

Ce langage de passion, de faiblesse ne rentre plus du tout dans l’image qu’il avait de son Christ ; comment y renoncer, comment le suivre là-dedans, ce n’est pas possible, « mais non Seigneur, cela ne t’arrivera pas ! ». Pierre se trouve planté là où il ne voudrait pas aller, le voilà lui-même à l’intersection d’un choix, et Jésus lui rétorque vertement : « Tu es un obstacle Pierre, tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes, passe derrière moi Satan ».

N’est-elle pas là l’ultime séduction de Dieu, dans ce chemin inouï, inconcevable de kénose, d’abaissement, par lequel Dieu vient prendre la condition humaine au cœur de la faiblesse, pour remettre en l’homme par la douceur, l’humilité, la patience, par un amour plus fort que la mort, pour remettre en l’homme l’ordre de la vie et de l’amour. Même Satan a perdu la guerre devant cet abaissement de Dieu.

C’est avec grâce et cette tendresse que Dieu nous mène. C’est par grâce que nous sommes sauvés, certes avec l’exigence d’un amour véritable ; car c’est au cœur même de nos luttes, de nos choix, de nos épreuves, de nos engagements qu’il déploie en nous la puissance vivifiante de sa parole, de son amour et de sa grâce ; et qu’il nous fait passer, en hostie vivante, de ce monde à celui de son Règne.

Oui, comme l’épouse du Cantique, laissons-nous attirer par la beauté du Bien-aimé, laissons-nous entraîner à l’odeur de ses parfums, et disons-lui avec le psalmiste : « Après toi languit ma chair, terre aride, altérée sans eau…, oui, tu es venu à mon secours, mon âme s’attache à toi, ta main droite me soutient ».

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