Cher frères et sœurs
Jésus laisse son message de vie à ses apôtres, de ce message de vie les apôtres en sont non seulement les dépositaires mais aussi les transmetteurs. La vie de foi de tout croyant, de tout baptisé est fondée sur cette transmission afin que nous puissions accueillir et suivre le Christ en nos vies, chacun, chacune, selon sa particularité propre dans son état de vie. Les modalités sont diverses, mais la profondeur et la radicalité du message évangélique sont universelles.
Le passage d’évangile de ce jour fait résonner des paroles fortes, bien qu’adressées au groupe rapproché des apôtres, elles s’adressent aussi à tout baptisé.
Perdre sa vie, y renoncer, prendre sa croix pour suivre le Christ…et encore plus troublant : Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. Autant d’expressions qui peuvent nous dérouter ou nous mettre mal à l’aise. Nous pourrions avoir l’impression que la vie chrétienne ne serait qu’une vie de renoncement, de négation de ce que pourraient être les attachements familiaux ou les plaisirs de la vie. Dieu voudrait-il nous éloigner les uns des autres sous prétexte de n’être qu’à lui seul ? C’est d’ailleurs ainsi que beaucoup le comprennent de prime abord. Ce n’est pas tout à fait ce que le Christ nous dit ou nous enseigne. N’oublions pas que Jésus a mis sur le même plan l’Amour de Dieu et du prochain comme de soi-même.
Ce que nous dit Jésus, c’est que la vie ne peut s’épanouir qu’à travers le don. Qu’est ce qui peut nous rendre plus heureux que le don de nous-mêmes ? Qu’est ce qui peut nous rendre plus heureux que sentir circuler la vie et l’amour qui peut se manifester à travers le don de nous-même ? Le don est la manifestation de l’amour de Dieu en nous. Une fleur dans une terre sans eau ni soleil ne peut s’épanouir, elle végète et se dessèche. Ainsi en est-il de notre vie chrétienne, de notre vie en Christ. Si l’Esprit Saint ne vient pas nourrir notre foi et lui faire porter des fruits par la manifestation de l’amour de Dieu qui nous habite, dans une ouverture aux autres, par des actes de bonté, de justice, d’accueil, alors comme le dit si bien l’apôtre Jacques, notre foi est morte. Nous perdons notre vie à vouloir trop la conserver que pour soi.
Le Christ est la source, et de nos vies, et de notre véritable capacité d’aimer. Comment nous aimer véritablement les uns les autres si la source de l’amour ne nous donne pas à boire ? Si la source de l’amour ne nous apprend pas à bien aimer, en vérité. Ce n’est pas qu’un concept, une sentimentalité, non c’est l’engagement de ce qui rend compte dans nos vies de la beauté et de la dignité de toute vie humaine – même si cet engagement serait à contre-courant d’une pression culturelle ambiante. Nous sommes appelés à accueillir la vie ; à accueillir le visage que Dieu m’envoie à travers les autres, surtout à travers les plus démunis. Ne rien préférer à l’amour du Christ, c’est faire place en nous à la source de sagesse et d’amour, pour apprendre à aimer en vérité car aimer en vérité ça s’apprend ; et la croix est tout ce qui vient rendre plus onéreux cet apprentissage de l’amour, soit de par nos faiblesses, soit de par les contradictions ou les violences du monde qui nous entoure.
L’amour du Christ nous ouvre aussi au mystère de l’accueil ; Jésus en fait le mystère de sa présence et de celle du Père des Cieux. Une communauté chrétienne qui ne vit que close ou centrée sur elle-même, ou un chrétien qui ne regarderait qu’à son petit cercle de vie, ou une Église qui ne se vivrait qu’en intra-muros, sont des lieux mortifères qui enterrent le mystère de vie du Christ. C’est ce que dénonçait le Pape François, et à sa suite le Pape Léon, en nommant cette tendance ‘d’autoréférentielle’. Vivre en autoréférentialité c’est se couper du lien de vie avec les autres, avec ceux qui vivent ‘différents’ en dehors de nos murs. N’oublions pas que le Christ lui-même a fait tomber par le Don total de lui-même, tous les murs de séparations. En aimant le Christ nous devenons ses imitateurs, car ce n’est pas « imiter Dieu » qu’un monde qui opprime son prochain, ou qui désire dominer plus faible que soi ou qui se fait violent envers les petits, ou qui pactise avec l’indifférence ou les multiples injustices … non, tout cela est contraire à la grandeur divine.
Perdre ou renoncer, dans le langage de Jésus, c’est choisir, choisir ce qui tend à la bénédiction et à la vie. Et nous avons besoin de l’aide de frères et sœurs en Christ et en humanité. Nul ne trace seul son chemin de vie. Renoncer et perdre, pour mieux vivre, désigne notre incontournable interdépendance, envers Dieu et les autres.
Oui, suivre le Christ ce n’est pas se couper des liens ou des plaisirs de la vie, mais c’est témoigner de la joie et du plaisir de la Vie nouvelle en Christ qui nous habite et qui nous guide vers un bonheur à partager, car il n’y a de vrai bonheur que partagé.



