Lectures : Colossiens 3,12-17 ; Psaume 22 ; Jean 21,15-19
« Puisque vous avez été choisis par Dieu, que vous êtes sanctifiés, aimés par lui, revêtez-vous de tendresse et de compassion, de bonté, d’humilité, de douceur et de patience. » (Col 3,12)
Cette parole de saint Paul aux Colossiens aurait pu être prononcée aussi par saint Pierre, car elle exprime la conscience que chaque chrétien, et surtout chaque pasteur, doit avoir de soi-même et par rapport aux autres. Saint Paul nous aide à comprendre que la bonne attitude envers les autres est le fruit et le rayonnement d’une conception vraie de soi-même.
Je suis conscient que les erreurs que j’ai sûrement commises en plus que trente ans de ministère abbatial, ainsi que les dérives, parfois très graves, dans lesquelles j’ai vu s’enliser le ministère de certains supérieurs de l’Ordre, ont leur racine dans une fausse conception de soi qui engendre une mauvaise relation avec les frères et sœurs qui nous sont confiés. Nous voyons d’ailleurs que les guerres et les détresses qui ravagent l’humanité trouvent également leur source dans quelques cœurs esclaves de « ce délire de toute-puissance qui, autour de nous, devient de plus en plus imprévisible et agressif », comme l’a dénoncé le Pape Léon XIV (11.04.2026).
Mais ici, saint Paul nous aide à comprendre qu’une vraie conception de soi n’est pas le fruit d’une introspection psychologique qui risque aussi de se réduire à un miroitement narcissique, mais d’une rencontre avec le Seigneur qui nous choisit, nous sanctifie et nous aime : « Puisque vous avez été choisis par Dieu, que vous êtes sanctifiés, aimés par lui… ».
Saint Paul se rappelle sûrement de sa première rencontre avec le Christ sur le chemin de Damas. Ce fut un moment d’impact terrible pour lui, mais qu’il a dû ensuite toujours reconnaître comme celui où Jésus le choisissait, le sanctifiait par sa grâce et son baptême et lui montrait un amour infini qui l’arrachait pour toujours à une vie fausse, cruelle, perdue.
Lorsque Jésus rencontra Pierre face à face sur le rivage du lac de Tibériade et lui demanda trois fois s’il L’aimait vraiment, tout d’abord Pierre dut se sentir examiné, scruté par un juge qui le mettait à l’épreuve. Quel remord devait susciter en lui ce questionnement ! Il ne pensait qu’à son reniement, à sa couardise, à ses cris terrifiés qu’il ne connaissait pas Jésus. Et chaque fois qu’il repensait à cela, c’était comme si Pierre entassait d’épaisses nuages devant le soleil du visage et du regard du Seigneur. La tristesse montait en lui et il ne voyait plus que ce sentiment humilié et humiliant de soi. Il ne se voyait qu’à l’aune de son mépris de soi-même.
S’il en était resté là, comment aurait-il pu paître les brebis et les agneaux du Seigneur avec la tendresse, la compassion, la bonté, l’humilité, la douceur et la patience énumérées par saint Paul ? Mais, justement, au cours de ce dialogue avec le Ressuscité – que l’on peut considérer comme le sommet et la substance de toute mystique chrétienne, de toute rencontre entre le mystère de l’homme et le mystère de Dieu, du cœur humain avec le cœur de Dieu –, au cours de ce dialogue Simon
Pierre a touché ce point de vérité que Bernanos a si intensément fait décrire par son curé de campagne à la fin de son Journal, où son drame intérieur de prêtre incompris trouve son apaisement : « Il est plus facile que l’on croit de se haïr. La grâce est de s’oublier. Mais si tout orgueil était mort en nous, la grâce des grâces serait de s’aimer humblement soi-même, comme n’importe lequel des membres souffrants de Jésus-Christ. »
Par son questionnement tenace, Jésus, de son regard d’amour, débordant justement de tendresse, de compassion, de bonté, d’humilité, de douceur et de patience, pénètre le cœur de Pierre, son pauvre « moi » pataugeant nerveusement dans un regard sur soi qui n’est pas celui de Dieu. Jésus est le bon Pasteur qui pénètre jusqu’au fond du cœur de Pierre pour y chercher la brebis perdue qui, dans son cas, est un berger perdu. Seul le regard du Christ peut nous définir en vérité, car en Lui nous rejoint le regard positif originel du Créateur, le regard décrit par la toute première page de la Bible : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait ; et voici : cela était très bon. » (Gn 1,31)
Personne ne connaît la vérité de soi-même et des autres qu’à la lumière du regard d’amour du Ressuscité. La vraie source d’une vie fraternelle et de l’autorité pastorale qui l’alimente, la conduit, la corrige, est alors, pour l’abbé et pour tous, ce face à face avec le Christ. Saint Benoît, dans sa Règle, nous apprend à transmettre ce regard, à l’entretenir entre nous par la prière, la parole, l’écoute, l’exemple, le service mutuel et tous les aspects et circonstances de la vie humaine. À travers tout et tous, l’amour du Père que le Fils nous partage dans la communion de l’Esprit Saint nous choisit et nous sanctifie en faisant de nous et de la communauté l’humble et doux témoin du Cœur de Dieu.
Aucune communauté ecclésiale et monastique ne peut se sentir en crise et inutile si elle se concentre sur cette vocation et mission. Saint Benoît en était conscient au point de mettre au sommet de notre vocation la grâce et la tâche de « ne rien préférer à l’amour du Christ » sans « jamais désespérer de la miséricorde de Dieu » (RB 4,21.74).
Pour cela, Jésus n’hésita pas à annoncer à Pierre dès le début la persécution et la mort : « “Sois le berger de mes brebis. Amen, amen, je te le dis : quand tu étais jeune, tu mettais ta ceinture toi-même pour aller là où tu voulais ; quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et c’est un autre qui te mettra ta ceinture, pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller.” Jésus disait cela pour signisier par quel genre de mort Pierre rendrait gloire à Dieu.» (Jn 21,17-19)
La plus profonde liberté du bon berger n’est pas de réaliser ses propres projets, même pas les nobles, mais de se laisser prendre, de se laisser prendre librement en tendant les mains vides. Mais cette liberté nait et grandit en nous dans la mesure où nous reconnaissons que derrière tout « autre » qui nous saisit, même notre ennemi, désormais se cache et se manifeste à nous l’Autre qui est mort et ressuscité pour nous tous, Celui qui nous aime et mendie notre pauvre amour comme s’Il n’avait soif que de cela. Alors nous comprenons, par l’expérience, qu’à nos mains vides tendues pour qu’Il nous prenne, ne correspond pas notre mort, mais les bras du Christ qui nous embrasse, partageant avec nous-mêmes et avec nos frères et sœurs, sa vie éternelle dans son Corps ressuscité.
Chère P. Jean-Marie, le tout dernier mot du Seigneur à Simon Pierre est « Suis-moi ! » (Jn 21,19). Après la question « M’aimes-tu ? » et l’appel à la mission pastorale : « Pais ! Sois berger ! », cette ultime parole « Suis-moi ! » engage sur un chemin à Sa suite tout ce que nous recevons du Seigner et tout ce qu’Il nous demande.
Suivre le Christ, ce n’est pas respecter un règlement mais demeurer en sa présence à chaque pas de notre vie. Comme l’exprime ta belle devise abbatiale : « Demeurez dans mon amour » (Jn 15,9).
Avec saint Benoı̂t, « nous croyons que l’abbé représente le Christ dans le monastère » (cf. RB 2,2). Mais le Christ est « avec nous tous les jours jusqu’à la sin du monde » (cf. Mt 28,20).
Comment représenter une Présence ? En nous unissant à Jésus.
La mission de chaque baptisé et en particulier de chaque pasteur est d’unir notre vie visible, notre parole audible, nos gestes, nos regards, toute notre humanité avec ses fragilités et misères à la Présence réelle et invisible du Seigneur.
Cette union dans la foi avec le Seigneur, union sacramentelle et de cœur, est encore bien décrite par saint Paul : « Et tout ce que vous dites, tout ce que vous faites, que ce soit toujours au nom du Seigneur Jésus, en offrant par lui votre action de grâce à Dieu le Père. » (Col 3,17).
L’union avec le Christ n’est pas seulement le secret de notre force et consiance, mais aussi de la joie de servir, cette joie eucharistique, qui nous permet de vivre dans l’action de grâce et la paix dans la communion de son Corps ressuscité : « Et que, dans vos cœurs, règne la paix du Christ à laquelle vous avez été appelés, vous qui formez un seul corps. Vivez dans l’action de grâce. » (Col 3,15)
C’est tout cela que cette Bénédiction accueille et donne à toi, cher Dom Jean-Marie, à vous, chers frères de Lérins et chers frères et sœurs de la Congrégation de l’Immaculée Conception, et aussi à nous tous qui vous aimons avec joie dans l’Esprit !



