Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir.
On a ici la clé d’interprétation des actes et des paroles de Jésus concernant la loi, la Torah en hébreu. Les auditeurs de Jésus ne s’y trompent pas. Ils sont, nous dit dans un autre évangile, saint Luc, ils sont émerveillés en entendant parler Jésus. L’émerveillement n’est pas la foi, mais les gens sont impressionnés en écoutant Jésus. Ils reconnaissent en Lui une manière d’enseigner qui est d’une autre qualité que celle des scribes et des pharisiens. « Un autre son de cloche », dirait-on aujourd’hui. Car la Parole de Jésus ne se réduit pas à exploiter la Tradition et les textes sacrés, mais Il crée par sa Parole quelque chose d’original, non pas contre la loi et les prophètes, mais avec eux ; en déployant la loi au-delà d’elle-même. Avec Jésus, la plénitude de la justice est révélée comme étant le signe du Royaume des cieux qui est proche.
Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux.
Dans l’un de ses livres, un écrivain juif contemporain a imaginé avoir entendu les Paroles au pied de la montagne. Et tout bouleversé par ce sermon sur la montagne, dont nous venons d’entendre un long passage, il va voir un rabbin pour lui faire part de son étonnement, de son émerveillement. Et le rabbin ne lui pose que deux questions. « Qu’a-t-il omis ? » Réponse : « rien ». « Qu’a-t-il alors ajouté ? » : Réponse « lui-même ». Le rabbin s’est contenté de dire « oh ! » La provocation a atteint son but.
Dans le sermon sur la montagne, la promesse et la revendication de Jésus sont telles, qu’elles ne peuvent venir que de Dieu lui-même ; et c’est là le nœud de la querelle avec ses contradicteurs, et ce nœud vient de ce que Jésus lui-même se conçoit comme étant en sa Personne, la Torah, comme la Parole de Dieu en personne. Son autorité est celle de Dieu, mais sa mission est entièrement humaine. S’Il n’avait pas partagé sans réserve la pauvreté, l’humilité, la faim et la soif des hommes, la Bonne Nouvelle n’aurait pas eu d’effet. Et s’Il n’avait pas parlé et agi comme Il le fait dans le sermon sur la montagne avec l’autorité de Dieu, son humanité serait restée un geste plein d’amour, mais un geste impuissant. Cette nouveauté de Jésus qui accomplit la loi sans la supprimer, Saint Irénée l’avait bien compris lorsqu’il écrit quelque part : « Qu’est-ce que Jésus a apporté de nouveau ? Eh bien, en s’apportant lui-même, Il a apporté toute nouveauté. Car, ce qui était annoncé par avance c’était précisément que la Nouveauté viendrait renouveler et revivifier l’homme. »
L’Évangile, frères et sœurs, nous le comprenons, n’abolit pas la loi, c’est-à-dire concrètement les commandements de Dieu, mais il inaugure une relation nouvelle et différente avec eux, une nouvelle façon de les observer. Par exemple, nouveauté de la Parole de Jésus par rapport à Jean-Baptiste le précurseur, qui disait : « Repentez-vous, et ainsi le Royaume de Dieu viendra à vous. » … Jésus dit « Repentez-vous parce que le royaume de Dieu est venu jusqu’à vous. »
La loi de l’évangile, frères et sœurs, est appelée « loi nouvelle » dans le sens qu’elle n’est pas une série de commandements – et Dieu sait s’ils étaient nombreux dans la loi juive du temps de Jésus, on en comptait 613 – des commandements qui s’imposeraient à nous de l’extérieur, mais une loi au sens où l’on dit par exemple « que la loi de l’arbre, c’est de porter du fruit », une loi qui n’est que l’épanouissement d’une vie nouvelle qui nous est donnée au dedans de nous-mêmes ; et cette vie nouvelle, c’est le Christ lui-même.
Pour entrer dans cette intelligence de la personne de Jésus, nous dit Saint Paul dans la deuxième lecture que nous avons écoutée, il nous faut la sagesse. Cette sagesse du mystère de Dieu, tenue cachée, établie par Dieu dès avant les siècles pour nous donner la gloire. On sait que la sagesse est le plus grand des Dons du Saint-Esprit, et notre monde complexe où nous vivons, a bien besoin de cette sagesse divine, chacun d’entre nous. Il s’agit de répondre à cette sagesse divine par l’obéissance de la foi, à l’image de Jésus dont toute la vie est obéissance filiale à son Père. Dans le cœur humain de Jésus, le fruit de l’amour filial, c’est l’obéissance. L’amour filial est la clé, l’essence de l’obéissance chrétienne. On le voit déjà dans la vie en société, pour être un bon père, il faut avoir été d’abord un bon fils ! Toute la vie de Jésus, jusqu’à son dernier souffle sur la croix, est une vie filiale, le Fils bien-aimé du Père. Et c’est là toute sa joie.
La loi, Il l’a gardée et l’a observée avec amour dans un esprit filial. C’est pourquoi ses auditeurs sentaient qu’il y avait en Lui quelque chose de tout à fait nouveau et d’inédit dans son attitude. En tout, Il a été l’Amen du Père. Son « oui » à son Père jaillit de son cœur de Fils.
Sachons à notre tour entrer dans ce « oui », dans cette « amen » du Fils à son Père, et y trouver notre joie.
Rendons grâce à Dieu qui, par son Fils, nous a introduits dans la loi de liberté qui conduit à l’Amour. Le Seigneur est venu nous libérer de tout ce qui nous entrave pour marcher à sa suite vers le Père. Nous pouvons dire alors en vérité avec le psaume 118 : Sois bon pour ton serviteur, Seigneur, et je vivrai. J’observerai ta parole. Ouvre mes yeux que je contemple les merveilles de la loi.
Notre loi suprême, c’est la Personne de Jésus en qui nous pouvons mettre toute notre confiance.
Amen.



