Lorsque l’on parle des origines de l’Ordre cistercien et de leurs fondateurs, resurgit les idéaux de pureté de l’Évangile, pureté de la Règle de St Benoît, pauvreté et simplicité.
L’autre élément majeur, la vie fraternelle comme école de la charité, qui fait que ces idéaux ne sont pas désincarnés, qu’une simple quête de transcendance, mais que ces idéaux participent et témoignent de l’incarnation du verbe de Dieu en notre chair. Comme le développeront bien les premiers Pères cisterciens, afin de migrer de la région de la dissemblance à celle de la ressemblance de Dieu, pour recouvrer le sens profond de notre humanité telle que voulue et désirée par Dieu. St Bernard aura cette expression heureuse pour traduire cette quête et cette motivation de simplicité tant dans l’espace architectural que liturgique, que dans la vie commune : il nous faut passer des ‘imagines mundi’ à ‘l’imago Dei’ : passer des images du monde à l’image de Dieu, car Dieu est simple.
Le projet de fond qui animait leur quête était, comme le dit le Deutéronome, de revenir à Dieu, eux et leurs fils, de tout leur cœur et de toute leur âme, en écoutant sa voix et en observant ses commandements, en s’en donnant les moyens pour ce faire.
Ce qui ressort de l’histoire de ce que l’on nomme « les trois fondateurs », c’étaient des chercheurs, des migrants. Ils ne cherchaient pas le cloître pour le cloître, ils cherchaient la face de Dieu, comme nous le dit si bien le psaume : Mon cœur m’a redit ta parole : « Cherchez ma face…C’est ta face, Seigneur, que je cherche : ne me cache pas ta face. » St Bernard commentera pour sa communauté le verset du psaume 23 : « Voici le peuple de ceux qui cherchent ta face. »
Cette quête a besoin de lieux pour établir un cadre propice, elle a besoin d’une communauté unanime, d’une volonté commune, elle a besoin d’une règle pour baliser le chemin ensemble à la suite du Christ. L’abbé Albéric dira : « aimer la règle et les frères ». L’abbé Etienne ajoutera : « aimer la règle et le lieu ».
Ces hommes de Dieu qui attendaient la ville qui aurait de vraies fondations, la ville dont Dieu lui-même est le bâtisseur et l’architecte…qui aspiraient à une patrie meilleure, celle des cieux, n’en étaient pas moins des spirituels incarnés, essayant de retrouver dans les crises et les défis de leur temps, une certaine autonomie tant monastique qu’économique. Dès le 12ème siècle les fondations de Cîteaux sont conçues pour être autonomes dans leur fonctionnement. Le processus d’autonomie des communautés est bien encadré aujourd’hui par le droit de l’Ordre et de l’Église. Quand on pense aux moines cisterciens, on pense aussi à des moines besogneux, St Bernard a fait des sermons sur le temps des moissons. Aujourd’hui nous parlerions d’humanité intégrale, ou d’écologie intégrale.
Un spécialiste remarque que Cîteaux fut, avant tout, une communauté fondatrice qui eut une série d’abbés admirables, étant cependant le projet d’une communauté de moines avec leur abbé, avec une orientation commune clairement cénobitique et non le projet d’une seule personne suivie par d’autres, comme par exemple, St Romuald à Camaldoli ou St Bruno à la Chartreuse, pour ne citer qu’eux. L’abbé Robert, avec les frères Albéric et Etienne et un groupe de moines sortirent en 1098 de l’abbaye de Molesme, déjà embryon de cette réforme, pour fonder le nouveau monastère Cîteaux. Ils étaient dans la continuité d’un projet de renouveau que le succès de Molesme avait mis en péril par l’afflux des recrues et des bienfaiteurs. Par la suite l’abbé Robert dut retourner à Molesme, réclamé à cor et à cris par ses moines lésés par son départ. À sa suite Albéric sût donner à Cîteaux sa caractéristique de pauvreté et de simplicité, et le souci de l’amour des frères. Etienne eu le souci des premières fondations et du lien fraternel qui devaient les unir entre elles, d’où cette longue élaboration de la Charte de Charité qui régulent les rapports d’entraides et de supervisions entre communautés et filiations, surtout à travers le développement des chapitres généraux. Cependant au-delà d’une certaine idée d’uniformité et des éléments fondamentaux qui caractérisent la vie cistercienne, avec le développement de l’Ordre, chaque communauté développera ses propres caractéristiques selon son lieu et sa culture. Défis permanents dans cette quête de simplicité et de pureté au cœur du charisme cistercien qui traversent les évolutions des cultures et des sociétés, défi d’autant plus grand aujourd’hui dans un contexte mondialisé où les modèles s’imposent.
Quel message au monde la vie cistercienne peut offrir au monde aujourd’hui ?
Dans un monde consumériste, la sobriété et la simplicité. Dans un monde surchargé d’images et de bruits, un vide habité par la contemplation, la prière, le silence. Dans un monde en soif de bien-être, de développement personnel, de coach de tous poils, offrir un cadre qui permette d’ouvrir son cœur à une Présence bienveillante et aimante qui redonne le goût de la vie. Dans un monde divisé, conflictuel, désorienté, découvrir la joie d’une communauté fraternelle, accueillante, qui œuvre humblement à l’unité en ayant le souci des uns des autres.
Oui, que les serviteurs fidèles de l’Évangile, qu’étaient les Saints Robert, Albéric et Etienne et leurs frères, nous inspirent à travers nos défis d’aujourd’hui et de ce que l’Église et le monde réclament de nous.



