« La terre tout entière à vu la victoire de notre Dieu » (Ps 97)

En ce jour de Noël, jour d’une naissance, il est étonnant de chanter une victoire, comme le fait le psalmiste ! Ce mot « victoire » qui revient à trois reprises dans le psaume après la première lecture, comment le comprendre ? Il a une sonorité plutôt guerrière, ou tout au moins il se situe davantage sur le registre de la force que de la douceur, cette douceur qui émane du visage paisible d’un enfant nouveau-né et qui rejoint tous les visages qui le regardent.

Est-ce dans le nom de « Jésus », qui signifie « Dieu-sauve », que le mot victoire trouve sa justification ? Tous les jours, le cantique de Zacharie nous fait chanter « Béni soit le Seigneur le Dieu d’Israël […]. Il a fait surgir la force qui nous sauve ». Cette affirmation de foi en celui « qui nous sauve » a pourtant rencontré de nombreuses résistances depuis que les prophètes ont annoncé la venue du Sauveur. Où est la victoire ? Aujourd’hui encore, affirmer que Dieu est vivant, qu’il n’est pas un Dieu imaginaire, qu’il sauve, que sa parole donne vie, en appelle à une foi profonde et parfois à un grand courage.

N’est-ce pas se fermer les yeux et se priver d’une Bonne Nouvelle que de ne pas reconnaître les petites et les grandes victoires qu’il a opérées et opère aujourd’hui encore, dans les cœurs surtout ? Le contexte ambiant, terriblement matérialiste détourne d’une démarche de foi comme au temps de Jésus : « Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu » ; « le monde ne l’a pas reconnu », écrit saint Jean.

À l’heure où les tragédies défigurent dramatiquement l’humanité, que dire de l’accueil de la Bonne Nouvelle du salut, quelle victoire espérer ? De quoi Dieu nous sauve-t-il ?

Noël, ce n’est pas un déploiement de puissance de la part d’un Dieu qui viendrait tout régir à la manière forte. Noël, c’est la manifestation de la bonté et de la tendresse de Dieu venu sous les traits d’un petit enfant, celui dont l’ange a dit aux bergers : « Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur » (Évangile de la nuit). C’est en lui que l’invisible s’est rendu visible aux yeux des hommes. N’est-ce pas une victoire que la venue de Dieu en ce monde pour nous libérer de nos captivités, pour nous sauver du péché ? Comme le dit le psaume, « la terre tout entière a vu » : oui, les bergers, les premiers témoins, sont le symbole de l’humanité tout entière. Ils ont accueilli la Bonne Nouvelle et, depuis, cette Bonne Nouvelle a retenti et retentit encore jusqu’aux extrémités de la terre.

Il est aussi parlant que la victoire se donne à voir au plus noir de la nuit. Là encore, les bergers en ont été les premiers témoins : « L’ange du Seigneur se présenta devant eux, et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa lumière ». Victoire de la lumière sur les ténèbres, sur le noir de la nuit physique et, comme nous en faisons l’expérience, victoire de Celui qui est la Lumière du monde sur les ténèbres de nos cœurs.

C’est ainsi qu’en contemplant la crèche, nous voyons Jésus venu sur terre pour porter la lumière de Dieu jusqu’au plus profond des nuits de notre monde et de nos vies. Saint Jean le déclare : « Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde ».

Noël est la fête de toute l’humanité, des petits et des grands, des personnes souffrantes ou isolées, des personnes qui vivent dans le confort et des personnes qui vivent dans la misère et qui, dans le secret de leur cœur, défient les artifices des décors qui disparaîtront avec la fin de la fête. « Et le Verbe s’est fait frère », écrivait notre frère Christian de Chergé, moine de Tibhirine (chapitre du 24 janvier 1986). Le Verbe de Dieu ne connaît pas de frontières. Lui, la lumière venue dans le monde, pénètre jusqu’aux points les plus reculés et les plus terriblement blessés de la planète. Nous pensons aux populations des pays en guerre, aux populations meurtries par la haine, l’abus de pouvoir et des honneurs, la course aux victoires humaines et par conséquent inhumaines, le fanatisme et la corruption, ce que le Ps 90 nomme « l’amour du néant et la course au mensonge ». L’homme s’engouffre dans l’impasse de cette course parce qu’il a oublié son Créateur. Saint Jean, en ce jour le rappelle :

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu […]. C’est par lui que tout est venu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui ».

L’existence, la vie qui advient, quelle belle victoire, symbolique de cette autre victoire que nous espérons, la victoire de la vie sur la mort. C’est entre ces deux victoires, entre ces deux avènements, que l’attente chrétienne, notre attente, prend tout son sens et augmente notre espérance.

En ce Noël Dieu apporte le salut à notre monde. Il se fait l’un de nous, victoire de la présence sur l’absence ! Il est « Dieu-avec-nous » maintenant et toujours !

Puisse la terre tout entière voir la victoire de notre Dieu !

Par lui, avec lui et en lui, faisons de chaque instant un Noël !

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