Abbaye Notre-Dame de Sénanque
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Homélies

 

Homélie du dimanche 05 mars 2017

1er dimanche de Carême de l’année A

 

(Le style oral a été conservé)

Par le Frère Jean

 

 

Chers frères et sœurs,

 

Le récit des tentations de Jésus, ainsi que les deux premières lectures que nous avons entendues du livre de la Genèse et le passage du chapitre 5 de la lettre de St Paul aux Romains, nous enseignent bien des choses sur Dieu, sur l’homme, sur le mal, sur la liberté humaine et sur le sens des tentations et des épreuves. Ce n’est que brièvement que nous pouvons maintenant nous attarder, un instant, sur la grande question du mal, mais parlons tout d’abord de l’homme.

Genèse et la Lettre aux Romains nous enseignent que l’Homme, marqué par le péché originel, sait qu’il doit faire le bien et intérieurement il veut aussi le faire. Mais en même temps il fait l’expérience d’une autre impulsion qui est en lui et qui le pousse à faire le contraire du bien -ce que St Paul a si bien exprimé lorsqu’il écrit :

« Je ne réalise pas le bien que je voudrais faire mais je fais le mal que je ne voudrais pas », paroles que nous pouvons tous co-signer !

Il suffit de regarder non seulement en nous mais autour de nous, pour voir que cette 2ème volonté existe. Monde rempli d’injustice, de violence, de mensonge, de luxure ; nous le voyons chaque jour, c’est un fait. « Il y a, comme disait Blaise Pascal, une seconde nature en l’homme, qui lui fait apparaître le mal comme quelque chose de normal ». L’expression couramment employée « ceci est humain » est assez significative. Lorsque nous disons « ceci est humain », cela veut dire « ceci est bien en cet homme, qui agit selon la nature qui tend vers le bien », mais un autre sens de « ceci est humain », c’est pour dire « c’est mauvais, c’est anormal, c’est injuste mais c’est humain…donc c’est normal ! ». Comme si le mal était normal !

 

Le mal semble être devenu une seconde nature. Cette contradiction dans l’être humain de notre histoire doit susciter, et suscite en fait, le désir d’un changement ; le désir, que les chrétiens dans notre langage de foi, nous appelons un désir de rédemption et ce que dans le langage profane, on appelle un désir de changement (nous allons beaucoup l’entendre ce mot de « changement » en période électorale !...)

 

La question souvent posée est : comment se fait-il que le mal existe ?

Dans l’histoire de la pensée humaine, dans la pensée de l’humanité, il y a une réponse qui dit :

« L’être lui-même est contradiction, il est contradictoire. Il porte en lui-même aussi bien le bien que le mal, et cette pensée poursuit en disant,  il existe deux principes également originels, un principe bon et un principe mauvais. Ce dualisme, dit-on, serait incontournable, infranchissable, les deux principes se trouvent au même niveau. Le mal, dit toujours ce mouvement de pensée, serait aussi originel que le bien, c’est alors, on le voit bien, une réponse désespérée, le mal est invincible, il faut « faire avec ». Chaque progrès, dira t-on, doit être payé par un fleuve de mal, et celui qui voudrait servir le progrès, devrait accepter de payer ce prix d’avoir les mains sales ».

Cette pensée qui est assez répandue de nos jours, ne peut au bout du compte, qu’engendrer la tristesse et le cynisme.

 

La réponse chrétienne au problème du mal, frères et sœurs, est toute autre. Que dit St Paul ? Il confirme qu’il y a bien compétition entre deux natures et que l’ombre du mal pèse sur toute la création. Mais il nous dit aussi qu’il y a un seul principe à l’origine. Ce principe est bon, sans ombre du mal ; c’est Dieu créateur en qui il n’y a que bonté. L’homme selon la pensée biblique n’est pas un mélange de bien et de mal. L’être comme tel est bon, à l’image de Dieu qui n’est que bonté.

C’est pourquoi, frères et sœurs, il est bon de le répéter et de l’affirmer. Il est bon d’être un homme, il est bon d’être une femme. La vie est bonne parce qu’elle vient d’un Dieu qui est bon.

S’ensuit alors qu’il y a ce mystère du mal, qui est un mystère d’obscurité. Ce mal dont la foi chrétienne, dont la foi biblique, nous dit qu’il n’est pas originel. Le mal vient d’une liberté créée - nous l’avons vu avec le récit d’Adam et Eve - d’une liberté dont l’homme et la femme ont abusé, d’une liberté dévoyée, d’une liberté pervertie, d’une liberté qui a dérapée. Mais comment cela a-t-il pu arriver ?

Cela demeure quelque chose d’obscur. Comment se fait-il qu’on puisse préférer le mal au bien ?

C’est qu’en effet, le mal n’est pas logique, seul Dieu et le bien sont logique, sont lumière. Le mal demeure une réalité mystérieuse.

Nous l’avons entendu dans le récit de la Genèse, on l’a représenté dans de grandes images, avec la vision des deux arbres, du serpent, de l’homme pécheur mais cela n’explique pas le péché et le mal, mais nous le fait seulement deviner sans l’expliquer…le mal est illogique. Le mal vient d’une source seconde, dérivée, mais Dieu avec sa lumière, nous dit la foi biblique, est plus fort que le mal. C’est pourquoi -et il est bon de le réaffirmer en ce temps de Carême- c’est pourquoi le mal peut être surmonté, c’est pourquoi l’homme peut-être guéri et de fait, l’homme est guéri par Dieu qui se fait homme, et qui par sa mort et par la croix, vainc le mal. En étant tenté au désert, Jésus a voulu subir le poids immense du mal en sa chair mais sans aucune complicité intérieure avec lui : « Vade retro Satanas ! ».

Il affronte la tentation dans une confiance absolue en la bonté du Père, et la victoire du Christ sur le mal est une victoire, frères et sœurs, qui est déjà acquise.

Parce que Jésus a été tenté, nous pouvons nous aussi être introduits en tentation, pour reprendre la formule du « notre Père » qui est traduit dans la bible liturgique, traduction qui va bientôt être celle de nos assemblées liturgiques : « Ne nous laisse pas entrer en tentation ».

 

Oui, frères et sœurs, nous savons notre faiblesse, c’est pourquoi nous demandons chaque jour dans le « Notre Père » : « Ne nous laisse pas entrer en tentation ». Et si Dieu permet que nous soyons tentés -et nous en savons tous quelque chose- ce n’est pas pour que nous succombions mais pour que nous fassions des actes d’espérance, de confiance, dans la nuit et dans l’obscurité de la tentation. A travers les tentations, quelque chose de profond se prépare en nous, éveillant des actes de foi et d’espérance qui sont de grande valeur pour notre vie spirituelle.

 

Selon St Augustin et après lui, St Thomas d’Aquin, c’est l’usage que l’on fait des biens et des maux qui importent, « si vous êtes dans l’amour, écrit St Augustin, les maux, les persécutions, les échecs vous seront encore plus salutaires que les réussites. »

« Une tentation vaincue, disait St François d’Assise à l’un de ses frères, est comme une alliance que le Seigneur a passé au doigt de son serviteur ».

 

Les combats, frères et sœurs, que chrétiens nous menons, ne sont pas tant pour la destruction du mal que pour la croissance du bien. Si nous entrons dans ce combat spirituel durant le Carême, comme et avec Jésus, dans la force de l’Esprit, nous parviendrons comme nous le disait ce matin St Léon le Grand à l’Office de nuit :

« Nous parviendrons à la bienheureuse Pâque, avec des azymes de pureté et de vérité, vivant une vie nouvelle et nous nous réjouirons à bon droit dans le mystère de la nouvelle création de l’homme ».

Amen.