Abbaye Notre-Dame de Sénanque
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Homélies

Homélie du dimanche 12 novembre 2017

32ème dimanche du temps ordinaire de l’année A

Par le Frère Jean

Le texte de cette homélie n’a pas été relu par le prédicateur

(Le style oral a été conservé)

Chers frères et sœurs, en proclamant cette page d’Évangile, me vient à l’esprit cette réflexion d’un moine d’orient – réflexion qui est à prendre cum grano salis, avec un grain de sel, mais qui dit quelque chose – et ce moine disait:

«Si on demande à un chrétien d’occident, qu’est-ce-qui est le plus urgent à faire aujourd’hui?»

Il risque de répondre «de transformer le monde, pour qu’il y est plus de justice, pour qu’il y est plus de paix, pour que les pauvres accèdent à plus de dignité».

Si on demande à un chrétien d’orient:

«Qu’est-ce qui est le plus urgent à faire aujourd’hui?» il répondra «d’attendre le retour du Christ...»

Eh bien, il faut les deux!

Il faut cette attitude importante que nous enseigne le Seigneur; nous l’avons entendu, il y a quelques jours dans l’Évangile:

«Vêtir celui qui est nu, visiter les prisonniers, s’occuper de l’immigré» etc.…

Et en même temps, avoir cette attitude dont nous parle l’évangile d’aujourd’hui, d’attendre la venue du Christ; nous allons entendre cet appel dans les semaines qui viennent, durant tout le temps de l’Avent qui est par excellence, le temps de préparation de l’attente de la venue du Seigneur lors de sa Nativité, «Maranatha»: viens Seigneur Jésus!

Ce passage est une parabole, c’est-à-dire un récit imagé qui veut nous faire percevoir une vérité que le Christ enseigne. La parabole en général contient une pointe et il s’agit de trouver, de découvrir quelle est la pointe de cette parabole. Mais cette parabole aujourd’hui est aussi une allégorie: c’est-à-dire qu’elle se prête à une multitude d’interprétations, on peut se poser beaucoup de questions; tout d’abord, on nous parle de l’époux, on nous parle des vierges prévoyantes, on nous parle des vierges imprévoyantes… mais où est la fiancée? On n’en parle pas!

On nous parle des lampes, qu’est-ce-que signifient ces lampes?

On nous parle des flacons d’huile, on nous parle de la nuit... Voyez, autant de questions qu’on peut se poser!

On ferait probablement fausse route en interprétant cette parabole en terme moralisant, disant par exemple que celle-ci veut nous signifier «que les vierges sages manquent de charité fraternelle à l’égard de leurs consœurs avec qui elles ne veulent pas partager leur huile»...pas très fraternel!

La pointe de cette parabole – me semble-t-il – en cohérence avec de nombreux textes de la sainte Écriture, ne serait-elle pas plutôt dans ce cri au milieu de la nuit «Voici l’époux, sortez à sa rencontre» et d’ailleurs cette phrase, ce cri, se trouve juste au milieu de ce récit. On songe au Cantique des Cantiques «Je dors mais mon cœur veille, j’entends mon bien-aimé qui frappe»

«Je dors mais mon cœur veille»

On entend avec un sourire cette homélie d’un moine du XIIIème siècle, le bienheureux Guerric d’Igny, que nous entendions cette nuit à l’office, et qui s’adressant à ces moines, disait «J’ai l’impression que dans ma communauté, c’est plutôt «je veille mais mon cœur dort» ... eh bien non! Nous sommes appelés à être éveillés à la présence du Seigneur qui vient! Et c’est l’attitude des vierges prévoyantes.

Jésus, lui-même, à plusieurs reprises, a aimé s’appliquer pour lui-même, cette image de l’époux faisant irruption dans la nuit: «Les invités à la noce peuvent-ils jeûner? » dit-il «pendant que l’époux est avec eux» et tout le monde - les auditeurs, ses disciples - comprennent que l’époux, c’est lui, Jésus. Et c’est un terme que Jésus affectionne particulièrement lorsqu’il veut révéler à ses auditeurs son identité profonde, Jésus emploie deux expressions que, dans les Évangiles, il est seul à employer, pour parler de lui-même:

Le fils de l’Homme et l’Époux.

Ou encore en Mathieu «Il en va du royaume des cieux comme d’un roi qui fit un festin de noces pour son fils»… nous sommes là aussi dans un contexte de festin messianique, de noces.

Le Christ, Époux de l’Église, et donc aussi époux de l’âme, de chaque membre de son corps mystique, est en réalité bien présente dans toute la tradition chrétienne; donc on peut dire - je disais il y a un instant«mais où est la fiancée?» - la fiancée, c’est nous! La fiancée, c’est chacun d’entre nous! Et l’Époux, c’est lui le Seigneur.

Et nous sommes devenus la fiancée du Christ par la réception du baptême!

On a trop oublié, frères et sœurs, peut-être, que toute notre religion se résume dans le fait de l’Alliance avec Dieu; que les prophètes, que les apôtres et que Jésus à leur suite, ont équiparé à un mariage.

Cette Alliance ou cette Union en quelque sorte «nuptiale» de chaque âme chrétienne avec le Christ, coïncide avec son entrée dans la vie chrétienne par le baptême, et elle s’achève dans l’union définitive, scellée avec Dieu dans la vie éternelle. La pointe de la parabole, disions-nous, c’est ce cri au milieu de la nuit «Voici l’époux» et c’est parce que l’époux vient la nuit qu’il faut veiller!

L’Époux divin vient en effet toujours de nuit!

«Sur ma couche, pendant la nuit» dit encore le Cantique des Cantiques «j’ai cherché celui que mon cœur aime»

La tradition juive ancienne rapportait que les évènements essentiels, de ce que nous appelons «l’Ancien Testament», avaient lieu de nuit!

La création du monde, le sacrifice d’Abraham, la sortie d’Égypte, et la victoire finale à la fin des temps; et St Jean de la Croix, l’un des plus grands poètes de son siècle «Je connais bien» écrit Jean de la Croix «la source qui jaillit et qui coule mais c’est de nuit «de noche» je sais bien pourtant où elle demeure mais c’est de nuit»

Le Seigneur vient toujours de nuit!

La somnolence des vierges imprévoyantes doit nous faire réfléchir... St Pierre Canisius a ce cri d’angoisse lorsqu’il commente la Passion «Voyez Pierre dort, Judas veille!»

C’est une phrase qui doit nous faire réfléchir: la somnolence des bons! Le pape Pie XI a dit «Le grand problème de notre temps, ce ne sont pas les puissances néfastes mais la somnolence des bons!»

Dans l’ancien Testament, la nuit signifie souvent l’épreuve, la souffrance et en définitive l’absence de Dieu. Dans notre parabole de ce jour, l’épreuve se ramène à ceci: l’époux n’est pas là, les disciples seront dans le deuil en l’absence de l’époux; quand l’époux sera présent, ce sera le plein midi du bonheur.

Nous sommes, frères et sœurs, ici-bas, des étrangers en marche et nous devons souffrir de cette absence de l’Époux, aspirés comme le chantait le psaume 62 après la1ère lecture, à la venue «Mon âme a soif de toi, du Dieu vivant».

Dans cette parabole, la vie chrétienne apparaît, oui, comme étant essentiellement une attente du Christ. Veiller, c’est penser à Jésus, c’est ressentir son absence comme un vide immense, c’est désirer ardemment sa Présence «comme une fiancée attend la venue de son fiancé».

Jésus sait que cette attente est difficile parce que nous sommes portés à la somnolence, il pourra y avoir dans cette attente – et quelle vie chrétienne ne connaît pas cette somnolence – des moments de lassitude et d’assoupissement, mais alors il ne faudra pas cesser d’attendre… il faut avoir assez d’huile pour pouvoir veiller jusqu’au bout.

Et comment alimenter nos lampes? Qu’est-ce que représente cette huile?

Cette huile qui alimente la lampe de la veille: c’est la vie d’union avec Dieu dans la prière, c’est la vie sacramentelle, c’est se nourrir de la Parole de Dieu, c’est être attentif et servir son prochain. Tout cela alimente la lampe de l’Amour! Oui, Jésus! Il faut avoir assez d’huile pour veiller sinon on risque de tout perdre.

Jésus vient à son heure, non à la nôtre, car le règne de Dieu est une grâce, il est une surprise et il fait irruption partiellement mais réellement dans notre vie, ici-bas.

Qui de nous n’a jamais connu ces moments de vie spirituelle intense où nous nous sentons unis à Dieu, de façon plus particulière, parce que le Christ nous fait la grâce de nous faire goûter sa Présence.

La réponse faite par l’époux aux vierges imprévoyantes peut paraître dure «Amen je vous le dis, je ne vous connais pas» elle peut paraître dure mais cette dureté est l’envers d’un mystère d’Amour. Jésus aime les âmes - c’est-à-dire chacun d’entre nous - avec la tendresse d’un époux; et cesser de penser à lui, c’est lui faire injure. Pour une fiancée, oublier son fiancé ou même ne plus désirer sa venue... n’est-ce-pas offensant, n’est-ce-pas blessant?

Eh bien il en de même dans l’ordre de la vie spirituelle! Aux âmes qui se consolent aisément de son absence, Jésus les considère comme des étrangères «… en vérité je ne vous connais pas».

Que ce soit dans la perspective du jugement particulier à la fin de notre vie ou dans celle du jugement général à la fin des temps - lors de ce que nous appelons la parousie: le retour du Christ - il nous est, frères et sœurs, demandé dans les deux cas, de garder un amour vigilant, de garder notre âme dans la ferveur de l’attente et d’alimenter cette ferveur, malgré la longueur de l’absence de l’époux, malgré parfois la longueur de la nuit de la foi; et qui n’a jamais connu au cours de sa vie des périodes de nuit de la foi?

Nous en avons, frères et sœurs, la certitude, le Seigneur viendra sûrement «Je reviendrai vous prendre avec moi» dit-il en St Jean «afin que là où je suis, vous soyez vous aussi».

Toute l’attente de l’Église et de chacune des âmes reposent sur cette promesse de la venue du Christ.

Que le Seigneur nous accorde, par sa grâce, de grandir dans le désir de sa venue…

Amen