Abbaye Notre-Dame de Sénanque
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Homélies

Homélie du dimanche 17 septembre 2017

24ème dimanche du temps ordinaire de l’année A

Par le Frère Jean

Le texte de cette homélie n’a pas été relu par le prédicateur

(Le style oral a été conservé)

Chers frères et sœurs, le récit évangélique que nous venons d’entendre est une parabole, un genre littéraire que nous connaissons bien dans les évangiles qui comptent quarante-trois paraboles.

Ces paraboles sont là pour nous déranger, pour nous bousculer. «Parabole» c’est la traduction en français d’un mot grec qui veut dire «jeté en pâture, confié, comparé». Ces paraboles sont à entendre au deuxième degré, puisqu’elles sont là, encore une fois, pour nous bousculer!

Et si elles ne nous bousculent pas, c’est peut-être que nous ne savons pas bien les entendre.

La parabole implique toujours, quelle qu’elle soit, que nous nous laissions déranger par elle, car la plupart du temps, les paraboles ne rentrent pas dans nos catégories mentales. Et si elles nous dérangent, c’est précisément là, leur but! Pour nous faire parvenir à un autre mode de compréhension; car dans toute parabole, il y a la fois, similitude, ressemblance avec ce que nous connaissons par expérience, et à la fois un décalage permanent. Chaque fois que nous entendons une parabole, nous avons envie de dire à la fin, «c’est tellement gros»... «C’est tellement gros!»

Pensez à la parabole du maître de la vigne qui donne autant d’argent à celui qui a travaillé une heure, qu’à celui qui s’est fatigué depuis le matin...

«C’est tellement gros! Pas juste!»

Et dans la parabole de ce jour, ce serviteur à qui le roi a remis toute sa dette, et qui aussitôt après se montre impitoyable avec celui qui lui doit dix fois moins!

C’est énorme, c’est pas possible! C’est, à la limite, absurde!

Hors, frères et sœurs, ce n’est pas la parabole qui nous fait tomber dans l’absurde de la situation, mais c’est nous qui ne suivons pas la direction qu’elle nous indique.

Alors, si vous le voulez bien, acceptons, à nouveau, ce matin, de nous laisser détourner de ce que nous avons l’habitude de penser ou de croire – «la Parole de Dieu est plus tranchante qu’un glaive à deux tranchants» ... Elle est là pour percer notre âme, comme elle a percé l’âme de Marie (nous l’avons fêté avant-hier avec Notre-Dame des Douleurs).

L’histoire du débiteur impitoyable appartient à cette catégorie de parabole, qui choque l’esprit:

Est-il possible de toujours pardonner?

Et si oui, comment peut-on croire que Dieu condamne avec colère, comme nous le dit la finale de cet évangile: «...dans sa colère, son maître le livra aux tortionnaires».

A la première question, «comment toujours pardonner», il nous faut remarquer, peut-être au préalable, que nous-mêmes, nous exigeons de nos semblables qu’ils nous rendent, ce qu’à notre avis, ils doivent nous rendre, sans considérer un instant tout ce que Dieu, lui, le Seigneur, nous a remis!

Nous récitons peut-être distraitement dans le «Notre Père», «Pardonne-nous nos offenses, comme nous-aussi, nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés», mais nous ne réfléchissons pas, combien nous avons du mal à renoncer à notre propre justice terrestre!

Alors que Dieu, lui, renonce, en notre faveur, à sa justice céleste:

«Lui de condition divine ne retint pas, jalousement, le rang qui l’égalait à Dieu», mais il a pris notre nature humaine, descendant au plus bas dans la nature humaine, et mourant de la mort du dernier esclave, il a renoncé à tous ses droits.

Mais qu’est-ce, alors, que la colère de Dieu dont nous parle la finale de cet évangile?

La colère de Dieu est, probablement, l’effet, le retentissement, que l’homme sans amour produit dans l’Amour infini de Dieu, ou bien, ce qui est la même chose: la colère de Dieu est l’effet que l’Amour de Dieu engendre en l’homme sans amour, qui ne laisse pas entrer en lui la miséricorde divine, parce qu’il comprend seulement d’une manière égoïste, la rémission de la faute, et se condamne alors lui-même!

L’Amour de Dieu, lui, ne condamne personne; «le jugement, nous dit St Jean, consiste en ce que l’homme n’accepte pas l’Amour de Dieu!»

«Le jugement, le voici», écrit St Jean, «la lumière de Dieu est venue dans le monde, et les hommes ont préféré l’obscurité»,

et St Jacques, dans sa lettre, a une phrase lapidaire, pour résumer cela:

«le jugement est sans miséricorde, pour qui n’a pas fait miséricorde, mais la miséricorde se rit du jugement».

C’est une phrase en or!

Et Jésus qui nous dit encore:«De la mesure dont vous mesurez, on mesurera pour vous en retour.»

Cette parabole, alors, frères et sœurs, nous laisserait-elle sur l’amertume du roi en colère qui livre le serviteur au tortionnaire parce qu’il n’a pas su pardonné?

Alors qu’en sera-t-il pour nous?

Est-ce, au bout du compte, la colère qui a le dernier mot, plutôt que la pitié?

C’est bien la question qui est posée par la parabole, en sa finale; et elle la laisse en suspens, volontairement! Introduite par une comparaison avec le Royaume des cieux, en réponse à la question de Pierre sur le pardon, elle s’achève, cette parabole, par une autre comparaison:

«C’est ainsi que mon Père céleste vous traitera si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur».

La comparaison, de chacun de nous, avec le débiteur impitoyable, implique, frères et sœurs, que chacun a d’abord été pardonné par le Père de Jésus…

C’est de ne pas en tenir compte qui nous menace d’être l’objet de la colère du Père.

Le pardon - dans cette page d’évangile, comme dans chacune de nos vies - le pardon est toujours premier, la colère n’est que seconde...

Que par la grâce de cette Eucharistie, le Seigneur Jésus, par le don de son Esprit, nous donne de mieux entrer dans ce grand mystère de sa miséricorde, de son pardon, afin qu’à notre tour, nous puissions prolonger dans le monde, avec nos frères, son visage de Père et de Sauveur.

Et nous saurons le faire!

Parce que nous avons conscience que, Lui, le Seigneur, nous a pardonné en premier, car:

«Éternelle est sa Miséricorde»...

Amen.